Une très triste et très divertissante histoire de silence


Où l’on apprend la manière dont la danse s’est tue pour élever les esprits au lieu de les délasser simplement.

Terpsichore peinte par Nattier (1739)

Tout commence par l’histoire d’une muse venue se perdre dans les ors de Versailles.

Elle est belle et gracieuse, savante et polie, et le roi même la courtise inlassablement – des jardins d’eau à la Galerie des Glaces, tout est ordonné pour célébrer la beauté de Terpsichore. La délicate jeune fille le lui rend bien : les ballets qu’elle inspire font la réputation, à travers l’Europe, du faste français. Tout ce que Versailles compte de courtisanerie s’emploie à la servir, une occupation qui ne laisse plus guère le temps de fomenter contre la tête couronnée le moindre complot. Et quand cette dernière paraît aux yeux de tous sertie de l’aura de l’astre solaire, c’est encore l’œuvre de Terpsichore – le roi en effet prit les atours du Soleil pour jouer dans le Ballet de la Nuit, au début de son règne.

Cela fait longtemps déjà que notre belle muse fréquente les palais de France : quand la Renaissance eut fait grandir dans les esprits d’alors le désir d’un art de vivre cultivé et raffiné, les princes éclairés et les intellectuels mondains se piquèrent de la tirer de son antique sommeil. Quel plus charmant patronage pouvait-on trouver pour les mascarades débridées de ces princes épris de philosophie grecque ?  Terpsichore sut donner à leurs bals une splendeur inégalée : elle ressuscita pour eux les plus gracieux épisodes de la mythologie, galamment tournés en petits ballets, que les nobles convives, à ces occasions, se plaisaient à exécuter pour leurs pairs. Mais, bien sûr, rien ne fut comparable à sa rencontre avec Louis le Quatorzième. Comme tout garçon bien né, Louis lui rend grâce quotidiennement depuis son plus jeune âge. Mais au fil de ces visites de courtoisie, c’est une véritable passion qui naît. Terpsichore devient sa reine. Tous les courtisans la célèbrent à ce titre, et se targuent de lui composer les plus brillants hommages.

Une ombre plane cependant, la belle le sent bien. Elle lit et relit les paragraphes que les érudits et hommes de goût lui consacrent, et entrevoit la futilité des apparats de son règne. On loue sa beauté, certes, le plaisir qu’on a à la regarder, et même ses vertus morales. Mais le ballet n’est-il qu’un exercice de port de tête pour jeunes gens bien élevés, un redresseur de corps ? Ou encore, un agréable divertissement, un délassement de l’esprit par le régal des sens ? Terpsichore le sait, il faut plus que ça pour durer à la cour – le roi se lasse si vite ! D’autant plus que sa sœur Melpomène, prêtresse de la tragédie, réveillée également par les gentilshommes renaissants sus-cités, a su elle aussi s’attirer les faveurs du siècle… Terpsichore, si reine soit-elle, sait bien qu’elle est une beauté un peu facile, que tous les hommes à la cour se permettent de tutoyer. Melpomène, elle, est certainement plus austère, mais plus profonde aussi, plus complexe et plus intéressante. Il faut pour la courtiser plus de recherche et de rigueur. Voilà qui plaît ! Terpsichore ne possède pas sa beauté classique, elle a toujours eu, sous les diadèmes et les couronnes, le cheveu un peu fou. Cette douce fantaisie ne lui sera-t-elle pas un jour reprochée ?

Terpsichore a raison de s’inquiéter. Le coup de grâce lui est porté lorsque Melpomène décide d’accompagner ses paroles de la musique de Lully. Quel succès ! Quel triomphe ! Le roi lui-même est séduit. Notre muse triste assiste des coulisses à la naissance de ce nouveau genre de spectacle, cette tragédie lyrique portée par sa sœur. On a pris soin de ne pas l’éclipser totalement, un petit rôle lui est réservé, entre deux scènes chantées… Elle qui, jadis, dictait à la cour ses plaisirs, donnait le la de ses réjouissances ! C’en est trop. Elle quitte Versailles, mal-aimée par un roi qui jadis la couvrait d’or et de musique.

Loin des modes changeantes de la cour, elle trouve refuge dans les théâtres des villes, où des troupes permanentes se mettent à son service. Plus de sang bleu dans la distribution des spectacles, mais des professionnels exclusivement, dont les corps entraînés lui permettent de poser plus complètement les bases de ce qui deviendra la technique gestuelle du ballet académique – ou danse classique. C’est un vaste chantier, auquel elle se consacre totalement.

 

Le roi est mort désormais, un nouveau siècle se lève. Terpsichore a oublié les fastes passés de son règne béni. Elle ne songe plus aux honneurs qui lui étaient prodigués, aux éloges qui lui étaient composés. Dans les théâtres de Paris et de province, elle se contente d’occuper les intermèdes et les tableaux dansés des spectacles de sa sœur, dont le succès ne s’est pas démenti. Cette place lui convient, d’autant plus que les évolutions toujours plus virtuoses de ses danseurs sont très applaudies. Alors, qu’importe si l’on parle d’elle comme d’une muse inférieure, patronne d’un art mineur ? On le lui a assez répété, elle est d’abord faite pour divertir, après tout. L’émotion, le drame, les cœurs qui se serrent et se soulèvent, ce sont les affaires de sa sœur.

Quelques personnalités, en différents points d’Europe, vont cependant s’attacher à dissiper le vague mépris avec lequel le nom de notre douce muse est toujours prononcé dans les salons mondains. En France, ce sont deux hommes – deux amis – qui vont s’atteler à cette tâche : ils croient encore en Terpsichore, et souffrent de la voir s’étioler dans l’ombre de Melpomène. L’un est danseur, l’autre est philosophe. L’un se nomme Jean-Georges Noverre, l’autre répond au nom de Denis Diderot. Ensemble, ils vont tout faire pour redonner confiance à la belle.

Jean-Georges, nourri des réflexions et arguments de Denis, va trouver Terpsichore, et entreprend de lui parler. « Tu vaux plus que quelques cabrioles entre deux arias d’opéra ! », lui dit-il. La jeune fille au pied léger sourit tristement. Tant que les gens sont divertis, qu’ils passent agréablement leur temps… « Tu étais la reine autrefois, poursuit Jean-Georges. Et maintenant, tu baisses les yeux devant ta sœur ! Reprends-toi, tu vaux plus que ces futiles divertissements… Terpsichore, toi aussi, tu es une artiste ! » Mais la muse ne l’écoute plus, elle est déjà partie régler les derniers pas que sa sœur lui a commandés. Jean-Georges comprend alors que ce ne sera pas mince affaire que de changer l’ordre des arts, et d’à nouveau couronner de lauriers celle que tous considèrent comme une jolie écervelée.

Il rentre chez lui, et décide de coucher sur papier tous les mots qu’il n’a pas su dire à la jeune fille. Avec ce texte, peut-être saura-t-il cette fois la convaincre ! La plume ferme, il trace en pleins et déliés fiers le titre de son manifeste : Lettres sur la danse.

« Je pense que cet art est resté dans l’enfance, parce qu’on en a borné les effets à celui des feux d’artifice, faits simplement pour amuser les yeux. Quoi qu’il partage avec les meilleurs drames l’avantage d’intéresser, d’émouvoir et de captiver le spectateur par le charme de l’illusion la plus parfaite, on ne l’a pas soupçonné de pouvoir parler à l’âme[1] ». Parler à l’âme, Jean-Georges souligne deux fois. Le divertissement, c’est ce qui réjouit l’œil et l’oreille, l’art, c’est ce qui parle à l’âme ! Voilà qui est posé. Voilà ce qui doit être l’objectif du ballet. Parler à l’âme… Pour atteindre les cœurs endurcis d’un public rôdé aux gentilles historiettes des intermèdes dansés, il faut des intrigues fortes, des histoires captivantes. Melpomène n’a pas le monopole du drame ! Terpsichore aussi est capable de raconter les tourments de Chimène, les souffrances de Phèdre, les angoisses d’Harpagon – seulement, elle ne le sait pas.

Son manuscrit en main et son cœur en bandoulière, Jean-Georges retourne voir la muse, lui fait lire ses géniales réflexions. Terpsichore, cette fois, est attentive. Atteindre l’âme des gens en leur narrant les plus édifiantes histoires du monde ? L’idée est séduisante… Cela lui rappelle le temps béni des cours royales. Le ballet de cour ne manquait pas d’exposer les tragiques aventures de héros perdus : des vers retraçant les évènements représentés circulaient dans la salle, ou alors étaient déclamés durant l’ouverture du spectacle – ce que l’on appelait le Récit. Cela permettait d’introduire les premières entrées de danse, qui venaient illustrer l’épisode en question. Ensuite, un passage chanté pouvait prendre le relais de… « Non, l’interrompt Jean-Georges. Cela n’est plus possible de la sorte. » Terpsichore le regarde sans comprendre. « Tu dois prouver que tu es une artiste à part entière, que tu es capable toute seule de parler à l’âme, de réveiller les cœurs ! Alors, il faut que tu t’affranchisses de ta sœur, du théâtre, du chant, sinon, on ne reconnaîtra pas tes mérites… Il faut que tu oublies ces vers, ces Récits… » Les mots lui échappent, devant ces grands yeux clairs posés sur lui. Le sang qui colorait les joues de la muse à l’évocation du spectacle total et baroque qu’elle présidait a maintenant reflué vers un cœur qui se serre. Jean-Georges a la gorge nouée. Comment lui faire comprendre que c’est pour son bien ? Qu’elle doit désormais faire entendre une histoire claire et puissante, et ce par le geste seul, lisible et expressif, sans l’aide d’aucun mot ?  Il se plonge dans son texte, en quête d’arguments et de contenance : « Tout ballet compliqué et diffus qui ne me tracera pas avec netteté et sans embarras l’action qu’il représente, dont je ne pourrai deviner l’intrigue qu’un programme à la main ; tout ballet dont je ne sentirai pas le plan et qui ne m’offrira pas une exposition, un nœud et un dénouement ne sera plus, suivant mes idées, qu’un simple divertissement de danse, plus ou moins[2]… » Jean-Georges soupire. Terpsichore s’est mise à contempler fixement le bout de ses chaussons.

Une main se pose soudain sur son épaule. C’est Denis, venu à sa rescousse ! Jean-Georges passe sa main sur son front, soulagé de ne plus avoir à affronter seul les grands yeux baissés de Terpsichore. Denis saura la convaincre, trouver des termes plus clairs et plus convaincants pour lui expliquer le bien-fondé de sa position… Le philosophe s’avance vers la jeune fille. Il saisit entre ses doigts ses fins poignets, et la fait asseoir à ses côtés. Doucement, il écarte une de ses mèches folles, et approche sa bouche de son oreille : « La danse est un poème. Ce poème devrait donc avoir sa représentation séparée[3] ». Jean-Georges sourit. Il regarde Terpsichore. Tout raconter par la danse, rien que par la danse. Sans un mot. La jeune fille a compris.

C’est ainsi que, grâce aux efforts de Jean-Georges, notre belle muse oubliera enfin Louis et, impériale et légère, regagnera sa place dans le panthéon des arts, et son rang au côté de sa sœur. Un nouveau siècle d’or s’ouvrira devant elle, fait de pointes et de tutus, de féeries romantiques et de contes d’amour… C’est le début d’un nouveau règne, celui du ballet classique. Pourtant, entend-on Terpsichore se réjouir de son triomphe, crier sa joie, rire de ses succès ? Non, jamais un tel écho ne remplit les théâtres. Car, fidèle aux recommandations de Jean-Georges, jamais la muse ne prononce un mot, n’émet un son. Belle et muette, elle répond aux publics qui l’acclament par de gracieuses révérences. Le silence est devenue sa règle. Quelle surprise, songe-t-elle pourtant, s’ils découvraient un jour que j’ai l’usage de la parole…

Quelle surprise, en effet, lorsqu’au siècle suivant le silence fut brisé, et la parole recouvrée ! Mais ceci est une autre histoire…

 

Aude Thuries


[1] Lettre I in Jean-Georges Noverre, Lettres sur la danse, Editions du Sandre, Paris, p. 50.

[2] Lettre II in Jean-Georges Noverre, Lettres sur la danse, Editions du Sandre, Paris, p. 57-58.

[3] Denis Diderot, Entretiens sur Le Fils naturel, GF Flammarion, Paris, 2005, p. 144.

 

Vous avez aimé ? Partagez cet article !
Poster un commentaire