Quand la technologie entre dans la danse…

Avez-vous remarqué que nos salles de spectacles ont bien changé ces derniers temps ? Des artefacts curieux viennent équiper nos danseurs, les décors semblent prendre vie, certains artistes invitent d’étranges créatures numériques sur le plateau… On ne peut y échapper : la technologie commence à débarquer dans les sanctuaires de l’art chorégraphique. La technologie ne sert-elle qu’à une évolution de la scénographie ou modifie-t-elle plus profondément notre vision de l’art chorégraphique et de sa création ? Essayons donc d’y voir un peu plus clair dans cette techno-invasion…

 

La troupe de Martha Graham lors de la première représentation de Célébration le 25 février 1934 – crédits : Robert Fraser/Martha Graham Center of Contemporary Dance – Google Cultural Institute

 

Vers une scénographie 2.0 ?

Quand on vous parle de technologies et danse, à quoi pensez-vous spontanément ?  Peut-être aux récentes utilisations qu’on a pu voir au cours des dernières saisons. Mapping vidéo, avatars 3D, robots dansants, capteurs : l’utilisation de toutes ces technologies commence à fleurir sur nos scènes de spectacle. Mais pourquoi ? Tout ceci sert le plus souvent à créer de nouveaux terrains de jeux chorégraphiques dans lequel embarquer le spectateur.

Cette utilisation de la technologie serait-elle la suite logique de la scénographie ? Celle-ci voit simplement son champ des possibles étendu par l’arrivée des nouvelles technologies. Tout ceci ne date pas d’hier, Merce Cunningham par exemple, faisant projeter pour sa création Biped (1999), des vidéos représentant des formes sur un écran transparent placé entre le spectateur et ses danseurs. A ce sujet, il déclare : « Les silhouettes sur le voile, créées par ordinateur, qu’elles soient abstraites ou de forme plus ou moins humaine, deviennent à mes yeux comme un décor mobile. » [1]

Sculpter l’espace, comme le font la lumière et la musique, c’est également l’utilisation qu’en fait Mourad Merzouki, dans sa création Pixel (2014), cherchant à atteindre un équilibre, un dialogue entre les arts numériques et la danse. A l’aide d’une chorégraphie calée au millimètre et d’un mapping vidéo calé au pixel, la compagnie Käfig nous transporte dans des univers incroyables en permanente évolution. Claire Bardaine, l’une de ces scénographes 2.0 déclare : « Notre travail c’est d’imaginer un environnement numérique, des environnements d’image qui se comportent comme des partenaires de jeu sur un plateau. »[2]

 

Des partenaires de jeu qui iront donc souligner un propos chorégraphique sans l’étouffer, sans écraser les danseurs. On peut également trouver de nouveaux partenaires de jeu dans les NAO, ces petits robots de forme humaine de plus en plus utilisés dans des projets chorégraphiques comme dans School of Moon (2016), d’Eric Minh Muong Castaing, qu’il présente lui-même comme une « pièce pour 10 enfants, 6 robots NAO et 2 danseurs », mettant l’humain et le robot sur le même plan. Il questionne notre représentation du corps et son évolution  mais également des antagonismes comme l’organique et l’artificiel, le réel et la fiction. Il se sert donc de la technologie pour interroger notre rapport à celle-ci.

SCHOOLOFMOON – Bande annonce / creation 2016 from SHONEN on Vimeo.

 

Les artistes commencent déjà à saisir l’opportunité offerte par la réalité virtuelle, pour proposer des expériences sensorielles et émotionnelles inédites au spectateurs comme aux artistes, repoussant encore la limite des possibles. Marie-Claude Pietragalla et Dassault Systèmes ont pu initier le mouvement  en créant le décor en 3D immersive de M. & Mme Rêve (2013). La pièce de danse contemporaine, inspirée de l’univers de Ionesco, voit son décor chamboulé et transformé au fil de la représentation par les ingénieurs de Dassault. L’expérience est donc ici immersive pour les danseurs évoluant dans une scénographie onirique purement numérique, mais on peut d’ores et déjà rêver de spectateurs dotés de casques de réalité virtuelle vivant de nouvelles expériences de spectacle vivant 2.0.

La technologie donc, pour bousculer les codes, pour rafraîchir les habitudes, pour remodeler les espaces chorégraphiques, pour proposer de nouvelles images, de nouveaux rêves au spectateurs et finalement tenter de satisfaire les esprits fertiles des artistes.

 

Des chorégraphies au format numérique ?

Si les technologies changent les méthodes de création, ne vont-elles pas plus loin que les éléments scénographiques précédents (lumière, son…) ? En effet, la technologie nous ouvre des portes que nous n’avions pas imaginées jusqu’à présent : formes de création inédites, rapports renouvelés à la performance artistique… L’un des bouleversements les plus frappants de ces dernières années fut bien entendu la démocratisation des smartphones, des réseaux sociaux, et autres plateformes numériques : des volumes de contenus illimités a portée de pouce. Et pourquoi ces contenus numériques ne seraient-ils pas artistiques après tout ?

L’un des plus grands acteurs de la danse numérique reste Just Dance. En lançant ce jeu, Ubisoft a amené la chorégraphie dans plus de 25 millions de salons de particuliers avec 60 millions d’exemplaires vendus à travers le monde. Les joueurs peuvent danser sur une cinquantaine de titres renouvelés chaque année depuis 2009. A l’aide d’icônes défilant en bas de l’écran, les utilisateurs reprennent les mouvements plus ou moins complexes qu’ils observent et améliorent leur score en reproduisant au plus juste rythmes et gestes. Il n’a jamais été aussi simple d’apprendre et d’interpréter une chorégraphie dans le respect de son écriture ! Cette écriture n’est pas sans présenter quelques contraintes  comme en témoigne Céline Kitsais-Rotsen, chorégraphe pour Ubisoft chez Just Dance : “Lors de notre création chorégraphique, il faut garder en tête que notre public n’est pas un public d’experts. Même les moins fortiches ne doivent pas se retrouver découragés par les chorés proposées.”[3]Le jeu permet également de créer, enregistrer et partager les chorégraphies avec sa communauté. Ainsi, le studio a ouvert la voie vers une captation du mouvement simple et à portée de chacun, à l’aide de chorégraphies de qualité et accessibles à tous. Les technologies numériques permettent donc de démocratiser la danse sous des formats adaptés à ses différents publics.

Les géants du web s’intéressent de leur côté à la manière de numériser et de rendre accessible au plus grand nombre le patrimoine culturel, dont le patrimoine chorégraphique. En décembre dernier, le Google Cultural Institute concluait un partenariat avec la compagnie Martha Graham pour lancer une expérience interactive autour de l’œuvre de la chorégraphe. Trois expositions ont été réalisées par les deux structures et sont accessibles à tous et gratuitement en ligne sur la plateforme du Google Cultural Institute : découverte des premiers travaux de Martha Graham, plongée au cœur de pièces iconiques de la chorégraphe ou encore familiarisation avec la technique Graham. Ce type de projet permet de continuer à faire vivre et à diffuser l’héritage artistique laissé par la chorégraphe américaine. Google s’empare également du patrimoine chorégraphique français nouant des partenariats avec des institutions de renom pour donner naissance à des expositions numériques, comme celle sur l’histoire des étoiles de l’Opéra National de Paris ou des costumes crées pour les œuvres  d’Angelin Preljocaj. Pour ce qui est de la conservation du patrimoine de la danse, les institutions publiques ne sont pas en reste. La plus grande initiative numérique dans le domaine reste celle de la Maison de la Danse de Lyon avec sa plateforme Numéridanse.TV, exclusivement dédiée à la conservation et la diffusion d’œuvres et de webdocumentaires de danse. La plateforme rend ainsi accessible au grand public de nombreuses captations des collections des Centres Chorégraphiques Nationaux, de l’Atelier de Paris, du Théâtre National de Chaillot …

Comme les utilisateurs de Facebook sont malheureusement assez peu nombreux à pouvoir regarder l’intégrale d’un spectacle de Maguy Marin dans le métro, s’impose alors la nécessité de réinventer de nouveaux formats de la vidéo de danse. Nombreux sont ceux qui l’ont compris et parmi eux, l’Opéra de Paris, et sa nouvelle plateforme, 3e Scène, cumulant près d’un million de vues depuis son ouverture à l’automne 2015. Le concept : proposer en accès libre des vidéos de danse inédites produites par leurs soins. La plateforme a déjà pu accueillir de nombreux artistes déjà célèbres, mettant ainsi la danse à la portée de nouveaux publics, n’ayant pas l’habitude d’aller au Palais Garnier ou bien à l’Opéra Bastille. La vidéo de danse n’est pas à confondre avec une captation de spectacle vivant, elle se veut autre : c’est une nouvelle porte d’entrée vers l’art chorégraphique.

Les clips à visée commerciale s’en mêlent également, à grand renfort de motion capture, d’animation procédurale et de simulation thermique dynamique, pour créer ce petit condensé sorti lors de l’AICP Awards. Chacun des sponsors y est remercié de manière originale, par un avatar dansant crée grâce à un processus d’animation 3D par ordinateur suite à l’enregistrement d’un danseur équipé de capteurs de la tête aux pieds. Un moment fascinant.

2016 AICP Sponsor Reel – Dir Cut from Method Studios on Vimeo.

 

Les vidéos de danses ont des  formes également très variées, en format comme en concept. Le chorégraphe K Goldstein et sa compagnie Keatbeck, propose par exemple une porte d’entrée  inédite avec le projet Dancescape : toutes les semaines, il publie une nouvelle vidéo dans laquelle il danse, seul, dans un paysage singulier, au format Instagram, 15 secondes maximum. Une contrainte stricte qu’il s’impose pour envoyer une carte postale dansée réinterrogeant à la fois l’outil et notre rapport à la nature, à la danse et à l’imagination dans notre utilisation de ces réseaux.

Si ces technologies du quotidien bouleversent la forme que peuvent prendre ces créations chorégraphiques, elles renouvellent également le rapport entre spectateurs et artistes, tant au niveau de la scène que derrière le décor. C’est d’abord en dehors de la scène que les changements les plus évidents ont eu lieu : community management, réseaux sociaux, crowdfunding… Qui peut aujourd’hui se passer de sa présence sur les principaux réseaux ? Le financement participatif commence également à bousculer les pratiques de la production : mobiliser sa communauté de “spect-acteurs” pour financer une partie de son budget de production ou une date en particulier, comme a pu le faire Kaori Ito sur Proarti, la plateforme de financement dédié aux projets artistiques, sera bientôt un usage courant dans le milieu du spectacle vivant français.

 

Les chorégraphes de demain, tous des geeks ?

On peut également voir émerger un tout nouveau type de performances, dans lequel l’artiste devient une entité supérieure capable d’influencer la scène, le monde dans lequel il évolue, offrant une performance unique à son spectateur, ou le plongeant dans une intimité encore plus profonde. Jusqu’aux émotions de l’artiste. On a pu voir l’exemple de Sandra Français et de son projet Alpha (2014), performance technico-chorégraphique dans laquelle les danseurs étaient, sur scène équipés de capteurs permettant de projeter en direct leurs ondes cérébrales. A ce sujet elle déclare : “Quand je danse je me mets dans un état particulier, et lorsque nous dansons à plusieurs, nous sommes connectés, nos corps communiquent sans lʼaide de la parole. C’est ce que j’aimerais comprendre et rendre visible avec le projet Alpha.”[4] Au cours de la performance vous voyez donc ces ondes danser en fonction de l’état des danseurs, comment elles se répondent…  Le projet Escales Tactiles (2011)de la Compagnie K, dans lequel le type de toucher et les mouvements des danseurs bardés de capteurs, permettent de moduler la musique, est également un bel exemple de la modification de l’expérience spectateurs en fonction de l’intimité du danseur.

Le projet Debussy 3.0 (2013) permet même aux danseurs de se rêver sculpteurs et grâce à la motion capture, fait naître sous leurs mouvements de la matière numérique animée, et modèle ainsi en temps réel l’espace qui les entoure. Ces projets sont nés de la rencontre de deux mondes qu’on aurait pu croire antagonistes : la danse et la recherche technologique, mais vous l’aurez compris, les lignes bougent. La danse a même pu rencontrer le code et l’algorithmique avec le projet Pathfinder de Princemio dans lequel la créativité du chorégraphe est ici stimulée par des successions de formes évoluant de manière aléatoire. Le chorégraphe peut donc s’inspirer de cette succession ni trop concrète –ce qui l’inciterait à reproduire ces formes–, ni trop abstraites – ce qui n’aurait pas l’effet escompté.  Il y a fort à parier que les projets de rencontre entre sciences et art vont continuer à fleurir pour le meilleur du dialogue entre les deux disciplines.

 

 

Terminator en tutu ?

Il paraît néanmoins nécessaire d’y ajouter un point de vigilance, la danse ne risque-t-elle pas de se fondre dans les arts numériques ? Demain qu’irons-nous voir danser ? Comment les générations futures découvriront les œuvres qui nourrissent aujourd’hui les imaginaires actuels ? Et pourquoi pas des hologrammes qui dansent pour des spectateurs assis tranquillement chez eux équipés de leur casque de réalité virtuelle ? Là-dessus, peu de soucis à se faire. Pour emprunter la formulation de Mourad Merzouki le public vient voir « des corps, la transpiration, pas des machines »[5].La danse est bien plus qu’une performance visuelle et sonore, c’est une partie intégrante de la culture mondiale, un moment de communion entre les individus, entre l’artiste et le spectateur, entre les spectateurs eux même.

Alors finalement est-ce que nous retrouverons nos artistes et leurs héritiers rêver la tête dans les pixels ? On imagine souvent les artistes comme ceux capables de voir la vie, sous un autre angle que le nôtre, de sublimer la réalité et d’en faire pour nous une réalité rêvée. Une réalité virtuelle ? Les yeux des artistes se posent maintenant sur ces technologies qui composent, ou composeront nos quotidiens, et nous offre simplement une autre vision de notre époque.

 

Alexandre Legay est élève ingénieur à Centrale Paris. Il a mis ses compétences au service de projets culturels en France et en Inde, avant de rejoindre l’équipe de la Fabrique de la Danse. Il est passionné de musique, de théâtre et de danse.
La Fabrique de la Danse se donne pour mission d’innover dans la danse. La société propose des formations à destination des professionnels du spectacle vivant, un incubateur de chorégraphes et des outils digitaux innovants au service de la création artistique. En 2019, la Fabrique de la Danse, lauréate de Réinventer.Paris, ouvrira ses portes au 205 avenue Gambetta, Paris 20.

[1] Thèse de Vivian Fritz 5 juin 2015, Danse et nouvelles technologies vers d’inédites écritures chorégraphiques

[2] Interview de Mourad Merzouki et Claire Bardaine : http://www.ccncreteil.com/spectacles/pixel

[3] Interview par La Fabrique de la Danse le 13 juillet 2016

[4] Sandra Français https://www.kisskissbankbank.com/alpha

[5] Interview de Mourad Merzouki http://www.ccncreteil.com/spectacles/pixel

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