Mon premier, c’est désir. Mon deuxième du plaisir.

Chronique d’une spectatrice

Japanese Delight à la Biennale de la danse de Lyon, septembre 2012[1].

 

 

Japanese Delight © DR

Lorsque le 28 septembre, j’arrive à la Bourse du Travail de Lyon pour aller voir le Japanese Delight annoncé à grands renforts publicitaires par la Biennale de la danse de Lyon, il est vrai que je ne sais pas trop à quoi s’attendre. Pas plus d’ailleurs que le reste du public, familial, relativement jeune, amateurs de hip hop, abonnés du festival et autres curieux qui, non, ne savent pas ce qu’ils vont voir, et tant mieux.

Pourtant, Japanese Delight n’est pas un spectacle comme ceux que l’on croise à la Biennale de la danse, aussi multiculturelle et interdisciplinaire soit-elle. Identifié comme « événement » au cœur de cette programmation, Japanese Delight est exotique, étrange parce que venu d’un ailleurs géographique et d’un ailleurs chorégraphique ; c’est un événement extra ordinaire.

Mais l’est-il tant que cela ? Sur le papier, trois des plus grandes compagnies de danse hip hop du Japon vont se succéder sur scène : Mortal Combat (breakdance et top rock), Repoll–FX (B-bop, Jazz-rock), Former Aktion (locking/ breakdance). « Japanese Delight est un show, plus proche du battle que du spectacle. Danser ensemble au maximum de l’énergie de chaque danseur est la spécificité de ces « crews » à un niveau de performance et de virtuosité jamais vu. »[2] Rien d’exceptionnel dans cette présentation. Mais, dans la tête du spectateur, qu’il soit novice ou averti, un doute subsiste : de quoi s’agit-il vraiment ? D’un show à l’américaine façon Las Vegas porté par de spectaculaires effets visuels, de clameur du public et surreprésentation de la performance ? D’un battle, forme traditionnelle et compétitive de la danse hip hop au cours de laquelle des crews de danseurs s’affrontent ? Avec envie, on s’attend au match. Mais, hélas, la danse n’a pas droit de cité au stade de Gerland et c’est donc à la Bourse du Travail, dans une salle de spectacle au dispositif des plus traditionnels, que le spectateur entre.

 

Début. Rumeur dans la salle. Excitation. Ambiance de battle. La tension monte. Puis, rien. Les trois compagnies ou équipes se succèdent sur la scène dans des styles très différents  et concluent l’ensemble par un final qui les réunira tous et pendant lequel certains danseurs, portés par les applaudissements du public, effectueront quelques figures particulièrement virtuoses. Alors, oui, le public applaudit, crie, siffle, se met debout. Une partie du public seulement. L’autre se manifeste plus discrètement à la sortie du spectacle. Frappé par l’étrangeté du phénomène, dérangé en quelque sorte par ces explosions de corps et de danses, projetés sur scène sans autre forme de procès, entendez sans autre projet esthétique que celui de s’exposer. Ce spectateur-ci, soit, mal à l’aise, a très vite quitté la salle, soit, éprouvant un plaisir coupable devant le spectacle de la virtuosité, a abdiqué sa conscience critique au profit du seul plaisir ; faute avouée est à moitié pardonnée.

 

Il est alors étonnant de voir que resurgissent sur le parvis de la Bourse du Travail de très (trop) anciens débats sur le statut de la danse et la manière dont se manifestent des « postures » de spectateurs, ébranlés ou émerveillés par Japanese Delight : pratique sociale et scénique, la danse hip hop, comme bien d’autres styles de danse avant elle, n’a de cesse d’errer entre un statut d’objet chorégraphique non–identifié et la conformité à une certaine norme intégrée par des danseurs en quête de légitimité. Cette norme, justement, qui semble agir ici comme un pare-feu au plaisir, est double. Du point de vue des « danses scéniques » que représente la Biennale, on attend de l’écriture, de la dramaturgie, un propos, une dimension autoréflexive : désir d’apprendre/d’éprouver via le corps de l’autre. D’un autre côté, si danse hip hop il y a, performance il doit y avoir. Le plaisir du spectateur semble dépendre d’un corps soumis au diktat virtuose, capable de prendre des risques et par là même de réveiller les fantasmes de puissance les plus enfouis dans le corps des spectateurs.

 

Désir, plaisir. C’est bien par là qu’il faudrait interroger Japanese Delight.

 

Ce qui m’interpelle alors n’est pas tant de savoir si le spectacle a sa place ou non dans cette Biennale, ce qu’on cherche à nous montrer et quel en est le projet, mais plutôt ce qu’il force à penser ou plutôt à repenser ; ce qu’il active dans l’imaginaire des spectateurs et les réactions physiques, émotionnelles qu’il suscite.

A quel moment bascule-t-on du spectacle au show ? A quel moment abandonne-t-on ses attentes de spectateur face à ce que devrait être la « danse » ou le « hip hop » pour décider de s’abandonner au spectacle fantasmatique de la puissance des corps avec, pour seul objectif, le plaisir qui en résulte ? Quel est le projet esthétique et plus encore, quel est le projet politique, qui se nouent derrière ces attentes, ces désirs, ces fantasmes ? Derrière le plaisir coupable de la danse…

 

Ce qui frappe à la sortie du spectacle, c’est que toute tentative de réponse à ces questions est absente du débat. Ce dernier est et ne semble pouvoir être que binaire. D’un côté, se trouvent les tenants d’une danse contemporaine ne voyant dans cette forme de spectacle aucune possibilité d’identification, aucune réflexion sur les pratiques de cet art. D’un autre, se tiennent les défenseurs d’un utopique et désormais obsolète modèle de « théâtre pour tous » ou de « culture populaire », et les défenseurs tous azimuts d’une danse hip hop présumée subversive, convaincus qu’elle vient ainsi bousculer une norme (bourgeoise ?) imposée au théâtre et dans le champ chorégraphique. Réfléchir d’un côté, se divertir d’un autre. Transgresser ? Quoi ? Par rapport à qui ? Pourquoi ? Le débat est-il à ce point immobile qu’il n’est pas permis d’interroger Japanese Delight d’une autre manière ?

Déconstruisons d’emblée les termes de ce débat. Non, il n’est pas possible d’analyser Japanese Delight à l’aune des « critères » esthétiques qui régissent l’analyse en danse contemporaine et non, le hip hop, même dans son format compétitif, n’a pas vocation à « divertir » . S’il ne renie pas le plaisir de la performance, le rituel mis en place dans le battle repose sur une histoire du corps complexe. Japanese Delight n’est pas une violation des normes des politiques culturelles qui régissent la production et la diffusion de la danse hip hop en France, le spectacle pose simplement une autre norme, ailleurs. Non, l’événement n’est pas « populaire » (par opposition à une danse contemporaine qualifiée d’ « élitiste »), en témoigne la politique tarifaire de la Biennale de la danse de Lyon. Une étude sociologique des publics montrerait sans doute que celui présent à l’événement est relativement jeune, familial. On entend alors que cette danse divertissante s’ouvre à un large public. Pourtant, parmi les amateurs de hip hop, eux aussi présents en nombre, ce n’est pas tant la question du divertissement qui se pose, que celle du défi.

Dès lors, ce qu’il faut observer, c’est la montée du désir et la manifestation du plaisir. Déplaçons ainsi le curseur des émotions, du jugement et des attentes.

 

De quel plaisir s’agit-il ? Du côté du spectateur, celui de voir danser des corps athlétiques, celui d’éprouver un soupçon de peur à l’amorce d’un saut périlleux ou d’un pas particulièrement compliqué, celui d’admirer et d’être tout simplement fasciné par la virtuosité des corps en scène. Une virtuosité de la performance pour la performance, gratuite. C’est d’ailleurs ce geste désintéressé qui effraie autant qu’il fascine – la prise de risque étant ce qui le définit fondamentalement, n’ayant rien d’autre à offrir.

 

Peut-on alors éprouver un plaisir décomplexé devant ce spectacle de la virtuosité ? Car, si plaisir il y a, il est à double tranchant.

 

Le plaisir de la virtuosité ne va pas sans un certain nombre de discours sur le corps et les sensations que l’on peut éprouver ici ne sont pas exemptes d’un certain malaise. Face à un corps musclé, performant, infaillible, la perception du geste, par rapport aux référents de son propre corps (faillible, entre autres) est impossible. Le projet politique sous-jacent de la production d’un corps sans failles est problématique. La mécanique implacable qui conduit les danseurs japonais à enchaîner des figures acrobatiques ou des pas particulièrement rapides et vifs ne laisse en fait que peu de place à l’émotion. Et cette surpuissance dénuée d’affects pose question.

Le plaisir, ici, ne prend pas son temps. Il ignore tout du crescendo, du dévoilement progressif ; il n’accepte nul dénuement. A aucun moment il ne laisse de place au hasard, il n’autorise aucun basculement, aucune hésitation.

Prenons par exemple les séquences de breakdance en ouverture du spectacle. Certes, l’acrobatie, de par sa nature ancrée dans la prise de risque, la rupture du continuum et l’engagement physique sans concession qu’elle suppose, ne permet pas à l’acrobate d’hésiter avant de s’élancer. Néanmoins, le seuil entre l’équilibre et le déséquilibre peut être perceptible, par empathie kinesthésique. C’est là, que se creuse la poétique du geste acrobatique, c’est là que se noue son caractère profondément subversif. C’est parce que l’instant où les pieds quittent le sol semble suspendu, pour un dixième de seconde, que le corps du spectateur a le temps de se remémorer, au plus profond de ses tissus proprioceptifs, son propre combat contre la gravité.

Ici, ni les danseurs, ni les spectateurs n’ont le temps. Ainsi, pas plus que le plaisir de la potentielle chute existe, le plaisir de l’envol des corps est présent.

 

Que reste-t-il du plaisir lorsqu’on lui vole l’attente, la surprise ? Un autre plaisir est-il possible ? Oui, sans doute. Si tant est que notre perception exclue toute politique du corps derrière l’esthétique parfaite qui nous en est proposée.

Puis-je éprouver un quelconque plaisir face à ce corps infaillible, telle est la question. Dois-je me sentir coupable à l’idée d’avoir du plaisir et de me divertir ? Telle n’est pas la question.

 

Agathe Dumont



[1] Japanese Delight réunit les compagnies japonaises Former Aktion, Repoll:FX et Mortal Combat et a été créé les 28, 29 et 30 septembre 2012 à la Biennale de la danse de Lyon, à la Bourse du travail. http://www.biennaledeladanse.com/fr/edition-2012/spectacles/creation-2012,36.html (site de la Biennale de la danse).

[2] Ibid.

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