« Le notateur est aussi un auteur »

ENTRETIEN AVEC CHARLOTTE SIEPIORA, DANSEUSE ET NOTATRICE.

Propos recueillis par Aude Thuries.

Quel est ton parcours ?

J’ai un parcours plutôt académique, en tant que danseuse. J’ai commencé la danse très jeune, par la danse classique et la danse jazz dans une école privée. Puis je suis rentrée au Conservatoire de Troyes, là où j’ai commencé à envisager la danse comme un métier. J’ai ensuite intégré le CNSMD de Lyon dans le cursus de danse contemporaine, en 2005. Je n’ai pas du tout entendu parler de notation à ce moment-là. La notation, je l’ai rencontrée à la sortie de mes études, lorsque je suis rentrée au Ballet Preljocaj. C’est une compagnie de répertoire qui utilise la notation Benesh. Il y a plusieurs personnes qui maîtrisent l’outil : les deux répétiteurs savent lire et écrire, et il y a une notatrice à plein temps, Dany Lévêque. Pour moi, cela a été la découverte de quelque chose qui me plaisait énormément. Ce qui m’a d’abord séduite, c’est le rapport à l’écriture. Et puis aussi le graphisme qui se dessine sur le papier, le côté un peu « secret », et la puissance en temps réel du répétiteur qui l’utilise avec le groupe.

Au moment d’entrer en formation de notatrice, tu as tout de même hésité entre Benesh et Laban ?

Oui. La formation prévoit une initiation aux deux systèmes. Le Laban, j’étais curieuse… J’avais déjà rencontré la notation Benesh. Mais j’avais vu qu’il y avait beaucoup plus d’écrits sur la notation Laban que sur la notation Benesh, je pensais du coup m’y orienter. Mais finalement, c’est le système qui te choisit plus que l’inverse… Le Benesh m’a choisie, car c’était au final plus proche de mon imaginaire, de mon éducation au mouvement, d’un rapport immédiat à la musique qui me parle complètement, et un rapport extrêmement minutieux à l’écriture.

Comment résumerais-tu les différences entre les deux systèmes ?

Je ne connais pas assez le Laban pour pouvoir en parler… Mais disons que pour le Benesh, je savais qu’il y avait un rapport étroit, efficace à la danse. C’est très efficace pour lire une information et la réinjecter immédiatement en studio. C’est inhérent à la perception visuelle du système. Le corps est représenté sur deux centimètres de hauteur et de largeur, alors que les informations dans la notation Laban s’ouvrent de manière très horizontale. Le regard sur le mouvement est très focal, très frontal, c’est très centré sur le corps. Alors que dans le Laban, tu peux noter de la même manière un corps ou un objet. En Benesh, pour noter un objet, il faut d’autres signes.

Comment notes-tu le temps ?

La lecture se fait à la fois de gauche à droite et de haut en bas. Le temps s’élabore au travers d’une portée musicale. Le corps est toujours dans le même espace de la portée, et le temps s’inscrit au-dessus. Un tempo est renseigné, et le rapport à la pulsation du temps doit tout de suite être clair pour pouvoir identifier la « chanson » du mouvement. Des symboles ont été conçus dans le système pour parler du rythme et du temps. Et si le chorégraphe a travaillé avec une partition musicale, on élabore un chiffrage (mouvement sur deux temps, sur trois temps…).

Benesh était-il danseur ?

Non, il était comptable dans une fabrique de papier. Sa femme, elle, était danseuse au Sadler’s Wells Theatre à Londres, et il a été interpelé par l’absence de système de notation chez les danseurs. Il était à la base mathématicien et musicien, et a fait une école d’arts plastiques. Il faut également préciser qu’il était anglais, ce qui éclaire le rapport à la concision du système, qui est proche de celui de la langue anglaise. Le système est composé d’un alphabet de base qui prend sens dans un contexte particulier, et d’une grammaire qui l’articule.

Y a-t-il eu des évolutions du système par rapport à la base posée par Benesh ? Le fait qu’il ne soit pas danseur (ou qu’il ait été conçu à une certaine époque) a-t-il généré des manques du système ?

Le système est toujours en évolution, car la danse elle-même évolue. Il y a un comité de réflexion, le Benesh Institut à Londres, sur les améliorations à apporter au système tout en étant extrêmement respectueux. Le système était déjà très fort à l’époque, mais il faut s’adapter aux nouvelles problématiques de la danse.

Est-il possible de tout noter ?

Oui, j’ai pu m’en rendre compte, et il y a déjà beaucoup de choses qui ont été notées. Il y a des partitions de danse classique, de danse contemporaine, de danse hip-hop… Pouvoir tout noter est juste une question de temps… La digestion du mouvement nécessite un certain temps. On a tous une expérience et un rapport au mouvement différents. Moi, en tant que danseuse contemporaine, j’ai une connaissance de l’analyse fonctionnelle maîtrisée, et les choix que je vais faire vont certainement aller plus vite que si je notais de la danse hip-hop.

Tu parles de choix… Il y aurait donc des différences entre deux partitions d’une même œuvre par deux notateurs différents ?

Le notateur est aussi un auteur, et il fait ses propres choix, par rapport à l’analyse fonctionnelle qu’il décide de faire du mouvement. Donc, oui, on peut imaginer qu’il y aurait des différences, surtout sur des mouvements très contemporains. Mais en rentrant dans l’écriture, on pourrait y voir le même mouvement. Les choix que l’on doit faire en tant qu’auteur-notateur, ce sont des choix liés à l’éthique du notateur : rester toujours au plus proche de la pensée d’un chorégraphe. Le notateur est aussi dans une position de retrait par rapport au groupe, qui lui permet un certain recul pour faire ces choix. Il y a en tout cas de sa part une forme d’interprétation, qui doit être respectée, au même titre que l’interprétation d’un danseur. Il est dans un rapport à la fois affranchi et respectueux à la pensée du chorégraphe.

Est-ce que tu penses que la notation est un moyen de démocratisation des œuvres, malgré son aspect un peu savant ?

Ca peut l’être, en effet. Quand il n’y a pas de vidéo existante, par exemple. La transmission dans des conservatoires est aussi un moyen de préserver et perpétuer ce patrimoine culturel. Dès que l’on désire réaliser une partition d’une œuvre pour la sauvegarder, il est possible de faire un appel pour une subvention spécifique d’aide au patrimoine chorégraphique au Ministère de la Culture, via le Centre National de la Danse.

La première fonction de la notation Benesh est donc la conservation du patrimoine ?

Oui, absolument, tout comme la transmission.

Les chorégraphes faisant appel à la notation Benesh sont-ils toujours des artistes préparant la constitution d’un répertoire ?

Cela parle en tout cas à des chorégraphes et des compagnies qui sont dans des problématiques de préservation. Pour les institutions utilisant la notation, on est dans des enjeux de transmission. Pour Angelin Preljocaj, la notation est venue en soutien au projet de s’inscrire dans le paysage chorégraphique. A l’Opéra de Paris et à l’Opéra de Lyon, il n’y a pas de poste de notateur, mais des ballets ont pu être notés, souvent par des étudiants. Il y a une tradition plus forte à l’étranger, dans les ballets allemands et scandinaves, ou au Royal Ballet, où il y a plusieurs notateurs. Aux Etats-Unis également. En France, on est très « patrimoine », mais paradoxalement le projet reste nouveau…

Où en est la France dans l’enseignement de la notation ?

Le CNSMDP de Paris propose une formation, ainsi qu’un cycle de perfectionnement (que je termine). Il y a également des introductions à la notation Benesh dans certaines universités, Nice par exemple, ce qui la fait exister, et l’ouvre à d’autres personnes, hors du milieu de la danse.

Quant à toi, quels sont tes projets de notation ?

J’ai suivi la création de Second Song d’Emanuel Gat, pour le Jeune Ballet contemporain du CNSMD de Lyon. Ce choix est inhérent à ce en quoi je crois en tant que danseuse aujourd’hui. Cela m’aide à creuser également ma propre pensée du mouvement… Ce projet est devenu un véritable échange avec le chorégraphe.

Comment se déroule une reconstruction ?

Je déchiffre la partition, et « récupère » la danse. J’apprends donc toutes les rôles de tous les interprètes, et tout le travail par rapport à la musique et à l’espace, également. Ensuite, je vais transmettre à un groupe… Cela devient donc physique.

Arrive-t-il un moment où l’on ne déchiffre plus, où l’on est capable de reconstituer le mouvement en direct ?

Oui, déjà à mon niveau il est possible de voir tout de suite le mouvement, le système Benesh est très pratique pour ça. Après, on nous apprend à ne pas lire trop vite… Il faut digérer toutes ces informations pour entrer dans la pensée du notateur. « Qu’a-t-il voulu dire ? » est la question que l’on doit sans cesse se poser. Le papier doit devenir physique pour que le mouvement le devienne…

La vidéo et les technologies de reconnaissance de mouvement peuvent-elles se poser en complément ?

Oui, et de plus, le numérique est très fidèle aux évolutions de la société. Il ne faut pas travailler en conflit avec ça. Ce sont juste des projets différents. Je crois beaucoup au papier néanmoins : il y a quelque chose d’une pensée inaltérable, irréversible. Le papier a saisi toutes les informations à l’origine à la création de la pièce. Une vidéo est une interprétation, un point de vue…

As-tu rencontré envers la notation des réticences de la part de chorégraphes ou de danseurs ?

Oui, il y a des résistances, parce que c’est un projet finalement peu connu, et qui peut apparaître à certaines personnes complexe. J’ai beaucoup entendu aussi « on n’a pas besoin de notation », ou « la danse ne se note pas »… Mais il faut patiemment déconstruire ce discours. On n’est pas là pour figer la danse, mais pour lui offrir une mémoire. Et ce qui est noté sur le papier s’offre toujours dans un contexte. La partition s’accompagne d’une démarche de glossaire, pour transcrire une période, une pensée, un chorégraphe. Le notateur peut ajouter des photos, des articles de journaux de l’époque… C’est très humain au final. Il y a une personne derrière la partition ! Et la notation peut aussi redistribuer la danse. Une fois que le projet est mieux connu, les personnes généralement lui laissent une place.

Est-ce que la notation a changé ta danse ?

Cela m’a rendu plus forte dans mon travail avec la musique. Mes choix en tant que danseuse sont également plus assumés, plus forts. Etre traversée par tous ces signes, cela a nourri mon mouvement, mon improvisation, ma conscience du temps et de l’espace, et m’a poussée à me positionner davantage. Cela m’a forcément, du coup, rendue plus insupportable pour certains chorégraphes ! Je suis une interprète plus affranchie et plus autonome… Cela m’arrive aussi de prendre des notes en sortant du studio, cela me constitue une mémoire. Ca va tellement plus vite à retrouver ensuite ! Toutes les informations sont contenues là. C’est pour cela que je pense que tous les danseurs devraient acquérir une maîtrise de la notation. A long terme, je ne sais pas ce que deviendra ce projet, je ne l’ai pas directement pensé dans une optique de reconversion : il me nourrit aujourd’hui.

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