« L’ADRENALINE »

ENTRETIEN AVEC MONCEF ZEBIRI, POCKEMON CREW.

 

Moncef Zebiri aux Arènes de Nîmes pour le Boty France 2012 (c) Pokemon Crew

Bron, Pôle Pik, le 26 novembre 2012.

Moncef Zebiri commence la danse dans les années 2000. Il rejoint le groupe lyonnais Pockemon Crew en 2002. Avec eux, il participe aux championnats de France puis aux championnats du monde de danse hip hop, et remporte le Battle of the Year 2003, en Allemagne. Il participe ensuite à la première création du groupe en 2004, au Défi Pop. D’un côté, Moncef s’entraîne avec le Pockemon Crew qui remporte le Bboy Championship en 2006 au Royaume-Uni, le Championnat du Monde KB Bboy en Corée en 2007, et participe au Battle of the Year 2012. D’un autre, la compagnie créé plusieurs spectacles dont C’est ça la vie ! en 2007. Le danseur créé lui-même en 2010 un duo, Là-bas chez vous, qui tournera notamment en Amérique du Sud. Aujourd’hui, Moncef Zebiri travaille avec les Pockemon Crew sur leur nouveau spectacle, Silence on tourne !

Comment avez-vous commencé à danser et que dansez-vous aujourd’hui ?

Par un grand de mon quartier qui dansait. Je l’insultais souvent en lui disant, « t’es une serpillère, tu nettoies le sol de l’Opéra » (à Lyon le parvis de l’Opéra est un lieu de rendez-vous pour tous les danseurs hip hop qui viennent s’entraîner). Un jour il m’a lancé un défi : si je pouvais pratiquer ce qu’il faisait, il viendrait au foot. C’est lui qui m’a eu et c’est moi qui danse aujourd’hui ! A la base je suis plutôt dans la souplesse et les contorsions, puis je me suis enrichi pour devenir un danseur complet. Je fais un peu de tout, du power move (ce qui est aérien), des passe-passe (jeux de jambe au sol), je fais des tricks (sauts sur une main).

Maintenant que vous êtes danseur professionnel, vous entraînez-vous toujours à l’Opéra ?

Bien sûr, quand je peux. Là, c’est l’hiver, c’est difficile. Mais, ce sont nos repères, on a beau faire le tour du monde… On l’appelle « l’endroit maudit », on revient toujours à l’Opéra, c’est la source ! C’est un lieu de rencontres, c’est là que notre histoire a commencé et c’est là qu’elle finira, c’est the lieu à Lyon ! On a la chance d’avoir le centre chorégraphique Pôle Pik qui nous soutient beaucoup, qui nous prête des salles, il y a aussi le dojo de la MJC Laennec, la Maison de la danse et l’Opéra. C’est tout de même embrassant pour des danseurs professionnels qui veulent travailler, c’est dommage que la ville de Lyon n’ait jamais fait l’effort de nous donner un lieu.

Vous avez toujours eu une activité de compétition et de création en même temps ?

La compétition ne nous fait pas gagner notre vie, mis à part quand on est jurys ou lorsqu’on est invités à faire des stages, mais ce n’est pas ce qui nous permet d’assurer un salaire constant. L’intermittence est une solution, on essaie donc de jongler entre les deux, mais c’est parfois difficile.

Pouvez-vous me raconter la manière dont vous vous entraînez pour les battles ?

Pour le Battle of the Year, il faut présenter un show chorégraphique puis un battle en groupe. On prépare le show chorégraphique deux mois à l’avance, avec des répétitions tous les jours, entre deux à quatre heures par jour. Il faut que ça soit vraiment propre. En dehors de ça, on a les entraînements individuels pour le battle, qui rajoute une heure ou deux d’entraînement. Il faut être au top techniquement pour être au top du monde ! Dans le break, le niveau monte très vite. Si on lâche un moment, on ne pourra plus rattraper.

En quoi le travail sur ce show chorégraphique est-il différent du travail que vous faites pour la création d’un spectacle ?

C’est complètement différent. Il y a beaucoup moins de dramaturgie, ces critères-là ne rentrent plus en compte. Pour un battle il faut de l’énergie, de l’explosivité, on a moins la contrainte de suivre un fil conducteur. Le format est court, c’est six minutes pour le Battle of the Year : on va mettre de l’explosivité, de la chorégraphie, tout ce qui plaît au public en six minutes. Si on fait une heure d’explosivité, physiquement on ne tient plus et le public lâche.

Quelles différences faites-vous entre ce que vous ressentez sur scène et en battle ? En quoi le rôle du public est-il différent dans ces deux espaces ?

Quand je monte sur la scène du Battle of the Year, le public est tout de suite réactif, il y a des cris, une adrénaline complètement différente que lors de la création d’un spectacle dans un théâtre. Au théâtre, le public est préparé, il applaudit à la fin de chaque tableau, à la fin du spectacle. Là, on a des cris tout le long et cela nous porte. J’aime bien cette énergie.

Comment vous sentez-vous lorsque vous faites un battle ?

Il y a beaucoup de pression avant le battle. On ne sait pas comment vont sortir les mouvements, on ne sait pas comment le public va réagir, le jury. Il y a beaucoup d’attentes de toutes ces personnes, qu’on gagne ou qu’on perde. En fin de compte, quand je monte pour le battle, j’évacue tout. Tout ce qui étais là, coincé, la boule au ventre ressort dans le battle. Ca peut être positif ou négatif, cela dépend de la manière dont on le gère.

C’est ce qui fait que parfois, vous vous surprenez, voire, vous vous dépassez physiquement ?

L’adrénaline fait tout faire. Des trucs qu’on n’a jamais réussis à l’entraînement et là, avec cette « boule », quand elle sort, on va tenir un freeze trois secondes alors que d’habitude on tombe tout de suite. Parfois, c’est le contraire, avec la peur, on tremble et on tombe tout de suite.

Les sportifs se préparent physiquement, techniquement, mais aussi cognitivement ou mentalement, est-ce que c’est aussi votre cas ?

Oui, cela fait partie de l’entraînement. On a le choix. Soit, on y va (au battle) hyper concentré, on ne lâche pas et après cela devient un cauchemar… Soit, on « plane », on se laisse aller et au moment de rentrer dans le battle, on est sérieux. Si on met la pression tout le long, le mec en face nous fait flipper en deux secondes. Ce sont deux politiques différentes… Au dernier Battle of the Year, il y a avait le Vagabond Crew qui était très sérieux, très concentré du début à la fin, ils ne parlaient pas trop. Nous, dans notre style (le Pockemon Crew), on était assez frivoles, pour éviter de trop penser à l’objectif. C’est leur technique qui a marché ! Il y a plein de facteurs qui entrent en jeu : la personnalité, l’entraînement, la manière dont on pense…

Est-ce vraiment important de gagner un battle, c’est le moteur ? Ou le plaisir de danser est-il plus important ?

Cela dépend à quel niveau on se situe. Si je fais une compétition comme celles qu’on fait, on y va pour gagner. Après, il y a  des battles où on va pour kiffer. Quand je vais au Battle of the Year, je l’ai fait plusieurs fois, mon objectif est de gagner. Si je perds, je suis dégoûté. Parfois, je vais dans des battles, par exemple là, on part en Allemagne, on y va dans le délire, on va rigoler. Si on gagne tant mieux, sinon, on aura pris du plaisir. On rencontre d’autres danseurs, on travaille avec des anciens, des jeunes, ça  nous enrichit. J’ai travaillé avec des Allemands, des Anglais, qui ont une autre façon de penser. Travailler avec d’autres compagnies change notre danse, on découvre… Le but dans la danse, c’est de découvrir.

Vous définissez-vous comme un sportif ou plutôt comme un danseur ?

Je suis un sportif, pour moi. Dans les battles je suis un sportif, en scène, je suis un danseur. C’est du sport, c’est explosif, on se pète des articulations, on a un entraînement physique, on fais attention à son poids, comme un sportif de haut niveau. On a besoin d’un kiné, d’un ostéopathe… Le danseur, c’est celui qui interprète. En battle on donne, on n’interprète pas un personnage, c’est notre personnalité qui est sur scène.

Justement, dans ces conditions posées par le battle, dans l’affrontement et le défi, quelles sont vos sensations ? Sur quoi vous appuyez-vous pour danser et gagner ? 

Le but dans un battle, c’est d’être original, musical, inventif, technique. Aujourd’hui, c’est difficile car beaucoup de critères se sont ajoutés au fil des années et si on ne les suit pas, on est pénalisé. Il y a plein de choses qui ordonnent un battle aujourd’hui. Ce n’est plus vraiment freestyle, il a beaucoup de stratégies. Ce que je remarque entre le Battle of the Year en 2003 que j’ai fait et gagné et le Battle of the Year dix ans après, c’est qu’aujourd’hui, c’est plus une question de stratégie. Tout ce que j’ai dit avant reste, mais il y a beaucoup de stratégie : faire rentrer quel danseur ? Quelle combinaison de groupe ? Aujourd’hui c’est presque de la psychologie ! Comme au foot, où ils ont des tableaux blancs, dans cinq ans, ça va être ça ! Ca se professionnalise, on ne peut plus faire comme avant, il faut quelqu’un qui suit le groupe, qui décide qui rentre, c’est de la psychologie et du management.

Est-ce que la multiplication de règles n’enlève pas une part de plaisir ou de spontanéité à la danse ?

Le plaisir et la spontanéité, on peut les retrouver dans les cercles. On a différents événements pour ça. Quand je vais à IBE en Hollande, je sais que c’est l’esprit du cercle, c’est du hip hop pur, c’est underground, si je veux rentrer (dans le cercle pour danser), je vais chercher quelqu’un et je rentre. Je pense qu’on ne perd pas cet esprit-là parce qu’il reste des événements comme ça. A Lyon, tous les premiers dimanche du mois, il y a le Sunday Circle, organisé par DJ SLY ; n’importe qui peut y aller si il ou elle veut danser. Si on cherche l’esprit du cercle, on le retrouvera toujours.

Quel est le plaisir qu’on éprouve dans ce « cercle », dans cette pratique moins normée de la danse ?

J’aime bien les deux. J’ai commencé dans les cercles, dans la rue et je pense que c’est très important de garder cette énergie. C’est l’énergie de la rue, du combat, de l’affrontement qui va donner une personnalité sur scène. Les deux sont complémentaires. Quand on a une rigueur sur scène, avec tous ces cadres, et que qu’on l’amène en battle, cela nous donne une autre stature, une expression scénique. Les deux formes enrichissent la danse.

En battle, il faut être inventif et performant. Comment est-ce que cela se transfère, ou non, dans un travail de création ? Comment les enjeux, les attentes se déplacent-ils ?

Les attentes sont complètement différentes. Lorsque les Pockemon font un spectacle, les gens ne veulent plus de notre performance. Si les gens veulent voir de la performance, ils viennent au Battle of the Year ; pour nous, c’est difficile, on est parfois perdus.
Sur scène, on essaie d’être ce qu’on est en battle, mais les programmateurs ou le public ne le ressentent pas de la même façon que le public des battles. C’est assez difficile pour nous. Il y a un besoin pour les danseurs d’être formés à la scène et d’être formés au battle. Ce sont deux  formations complètement différentes, ce n’est pas la même énergie, pas le même public. Au fil des créations, on a essayé d’évoluer pour ne pas amener que de la performance sur scène mais pour trouver une écriture chorégraphique, une dramaturgie. On a travaillé avec des chorégraphes contemporains pour s’enrichir.

Que peuvent vous apporter ces chorégraphes contemporains ?

Ils ont une vision complètement différente de la notre. Pour moi, un mouvement qui va être brusque et sec (un mouvement de bras, par exemple), lui va le développer, va le chercher au bout des doigts. Ce sont des choses auxquelles je n’aurais jamais pensé. Si on reste borné dans sa danse, on n’avance pas. C’est ce qu’on essaie de faire avec Pockemon, en s’ouvrant à différents styles de danses, de musiques. On a travaillé avec un chœur baroque, hier j’ai fait un concert avec des jazzmen, on a travaillé avec le quatuor Debussy, on essaie de s’inspirer de tout ce qui nous entoure. Avant, les gens disaient que Pockemon était fermé, mais c’est complètement faux, on recherche tout le temps du nouveau.

Mais, n’avez-vous pas l’impression que le public des spectacles de danse hip hop attend tout de même de vous de la performance ou de la démonstration technique ?

Cela dépend des festivals. A Karavel, qui est un festival hip hop (piloté par Mourad Merzouki, le Pôle Pik et l’Espace Albert Camus de Lyon, la dernière édition a eu lieu en octobre 2012), si on dit « Pockemon », les gens vont attendre de l’explosivité. Mais on fait vraiment la différence entre les battles et la scène, tout en gardant notre identité. Si on retranscrit sur scène ce qu’on est dans les battles, ça n’a aucune utilité. Si on travaille la dramaturgie, l’expression scénique, en plus de la performance, le public sera bluffé. On essaie de prendre le public à contrepied. Si on nous demande de faire un spectacle d’une heure, ce n’est pas pareil que si on nous demande de faire un show.

Au début de nos créations, le public (programmateurs, spectateurs) laissait passer quand on ne faisait que de la performance sur scène. Au fil des années, les gens sont plus critiques sur les décors, le travail scénique, chorégraphique. On nous met beaucoup de contraintes, ce qui est bien aussi.

Avez-vous vu le show Japanese Delight à la Biennale de la danse qu’on a peu l’habitude de voir en France et dans ce genre de festival ?

Quand j’ai vu le spectacle, en tant que danseur, je me suis dit, ce sont de bons danseurs, c’est de la folie ce qu’ils font. Mais un public comme celui de la Biennale n’est pas habitué à ce genre de chose, donc, pour eux, c’est le rejet. Ils se braquent, pour eux c’est un enchaînement de shows. Je trouve dommage qu’en France le public ne soit pas formé, habitué à voir des choses différentes. Dans mon nouveau spectacle, je travaille sur l’impressionnisme et la danse hip hop. C’est la même mentalité ! Quand on bouscule les gens, ils n’acceptent pas. Les impressionnistes en 1870, qui n’avaient pas le droit d’exposer dans les salons officiels, c’est la même galère que nous !

Quel est le problème, alors ?

Le public est trop habitué à des règles : la danse hip hop vient de la rue, il ne faut pas que ça déborde trop, que le public adhère trop. On essaie beaucoup de la « cadrer » : si on ne rentre pas dans le moule, on sera mis à l’écart, on aura moins de chances de passer sur scène, on sera moins subventionné, etc. Ce qui gêne, c’est la nouveauté, briser des règles, sortir des cadres. En travaillant sur mon spectacle, c’est ce dont je me suis rendu compte. Par exemple en arrivant au Pérou, dans un centre culturel français où on vient donner notre spectacle : deux danseurs hip hop, un noir, un blanc, ils se disent que c’est de la merde, qu’on va moins les défrayer, on nous croit bêtes… Alors que le soir, quand la salle est remplie et qu’il y a 700 personnes qui attendent devant sans pouvoir rentrer, ils se disent qu’ils ont fait une connerie. Le lendemain, il y a une pianiste, avec un piano envoyé par container et il y a 100 personnes dans la salle… C’est ce  que j’aime dans la danse hip hop, c’est fédérateur. On y adhère, par obligation ou parce qu’on aime. Quand j’ai joué en Amérique du Sud, les mecs du ghetto sont venus au centre ville, dans le quartier le plus riche de Lima. Le directeur n’était pas d’accord, mais il n’a pas eu le choix de les faire rentrer, j’ai dit que je ne dansais pas si les jeunes ne rentraient pas ! Cela me plaît de rassembler les gens ; danser c’est partager.

Qu’entendez-vous lorsque vous dites que le spectateur n’est pas « formé » ? En France, par exemple, il y a assez peu une culture du battle….

En France, on a dix ans de retard sur les Etats-Unis, la Corée…. En France, on ne veut pas changer. On entre, on fait notre spectacle, on salue, on sort correctement. Si à un moment donné on n’a pas envie de le faire « correctement » et on sort en sautant, on se dit « mais qu’est-ce qu’ils font, c’est n’importe quoi ! »

Mais pourtant, le battle est aussi une forme très ritualisée….

C’est plus ou moins ritualisé… Quand on rentre dans le battle, si je suis danseur et que je fais du top rock (pas de breakdance exécutés debout), je peux avoir un mec en face de moi qui fait du power move, ce n’est pas ritualisé dans ce sens. On est assez libre de faire ce que l’on veut dans un battle. Après, on a le choix de faire des battles de top rock ou de power move. Personne ne nous oblige à le faire et si on ne le fait pas, on ne va pas te sanctionner… Il y a une forme de liberté.

 

Agathe Dumont

 

 

Informations sur le site de la compagnie : www.pockemon-crew.net ou sur leur page facebook : http://www.facebook.com/PockemonCrewOfficial

 

 

 

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