La danse comme divertissement et le renouveau du monde dans la tradition japonaise

 

(c) Sophie Pouille

 

L’un des mythes fondateurs du shintō fait procéder le renouveau du monde d’une danse sacrée exécutée par la divinité Ame-no-Uzume-no-mikoto [天宇受売命]. Dans ce mythe, dit de la porte de la caverne [Ame-no-iwayado, 天の石屋戸], Uzume exécute, devant l’assemblée des dieux, une danse de divertissement dans le but de faire sortir la déesse solaire Amaterasu [天照] de la caverne où elle s’était recluse, plongeant ainsi le monde dans les ténèbres. Ce mythe, considéré comme le prototype des danses extatiques Kagura [神楽], est un mythe de la fertilité et du renouveau du monde : en sortant de son antre, Amaterasu inonde le monde de sa lumière lui rendant sa vitalité. Ainsi, la danse comme divertissement se voit revêtue d’une qualité des plus sérieuses qui a trait au mouvement de la vie dans son déclin et sa résurgence. Plus encore, Uzume, en dansant, fait rire la myriade des divinités rassemblées autour d’elle. Et c’est proprement en entendant ces rires que la déesse solaire, intriguée par le fait que le monde puisse se divertir alors même qu’il est plongé dans l’obscurité la plus profonde, ouvre la caverne. La renaissance du monde procéderait-elle alors du plaisir provoqué par la danse ?

Au temps des dieux, au moment où la divinité Amaterasu se confina dans la Céleste-Demeure-Rocheuse, le Monde-Sous-Le-Ciel fut plongé dans les ténèbres : dès lors les huit cent myriades de dieux s’assemblèrent sur le Céleste-Mont-Kagu, et dans l’intention de captiver le Divin Cœur de la Grande Divinité, ils lui offrirent un Kagura. D’entre eux Ame-no-Uzume-no-mikoto s’avança : tenant des bandelettes votives fixées à un rameau de sakaki, élevant la voix, [...] quand elle fut en état de possession divine, elle chanta et dansa.[1]

Le divertissement dansé offert par Uzume provoque une rupture : dans les ténèbres un rire éclate, fou rire qui s’empare de toute la communauté malgré le déclin du monde, lorsque la danseuse se dénude. L’on distingue ici deux ordres, celui de la vitalité intime qui sourde dans les profondeurs du corps et que le spectacle dansé ravive, et celui de la vitalité du monde, épuisée à l’instant du rire, mais que celui-ci va éveiller à son tour – par l’entremise de la curiosité de la déesse solaire. L’on retrouve ici le sens que l’étymologie latine accorde au terme « divertissement », – divertere – Uzume provoque chez les dieux un détournement de leurs préoccupations. Elle les détourne le temps de la danse de l’inquiétude d’un monde agonisant. Mais détournement ici ne signifie pas comme chez Pascal le refus d’affronter la réalité du monde et le détournement de soi[2], il possède une valeur curative, apparaît comme le principe d’une régénérescence, d’un renouveau tout à la fois intime et mondain. La danse comme divertissement se donne ainsi à la fois comme rupture d’avec l’ancien monde, renouveau vital et annonce d’un monde prochain.

Soulignons que lors de sa danse, Uzume se trouve en état de « possession divine » [kamigakari,  神懸り]. Les kamigakari au Japon possèdent une portée tout à la fois spirituelle, sociale et politique. Sous l’emprise du dieu, l’individu est porteur d’un message qui, transcendant sa personnalité, vaut pour la communauté et peut être adressé à l’Empereur – de lignée divine. Ainsi, les kamagakari peuvent-ils posséder une dimension de révolte contre l’ordre établit, contre le pouvoir impérial considéré comme étant responsable du bon ordre ou du déclin du pays – qu’il s’agisse de guerres, de difficultés sociales, sanitaires, ou de mauvaises récoltes liées à un dérèglement des saisons et conduisant à la famine. Ces messages inspirés, qui annoncent la fin du monde et son renouveau, c’est-à-dire la survenue d’un autre monde prospère, ont souvent été associés à la croyance bouddhique en Miroku [弥勒], le bouddha du futur – prochain bouddha après le bouddha historique Sâkyamuni – devant ouvrir une nouvelle ère de prospérité. C’est d’ailleurs à la suite d’expériences de kamigakari que la plupart des « nouvelles religions »[3] furent établies. Parmi les plus importantes, l’Ōmoto-kyō qui dénonçait le déclin du pays et la venue prochaine d’un nouvel ordre, fut démembrée par le gouvernement japonais, et son dirigeant Deguchi Onisaburō – par ailleurs artiste d’immense talent auquel le musée Guimet consacra une exposition – jeté en prison. L’un de ses disciples proches, Ueshiba Morihei, en reprit l’aspiration essentielle en annonçant, à la suite de son propre kamigakari, que le renouvellement du monde par les dieux était proche[4]. Recherche qu’il entreprend au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de Hiroshima – monde en déclin s’il en est. Selon lui, cet avènement de l’ordre divin doit se manifester par un dépassement de l’art martial vers la danse Kagura Mai, danse tout à la fois spontanée et d’ordonnancement géométrique.

Le jaillissement qui caractérise la spontanéité de la danse Kagura Mai doit être éprouvé non seulement par le danseur en son intimité, mais aussi par l’ensemble des danseurs, de telle manière qu’ils forment un chœur très précisément organisé[5] – de façon géométrique, « scientifique ». Ueshiba associe cet agencement spontané à un « agissement merveilleux » [myōyō, 妙用] dont le principe est l’Un primordial, qu’il distingue du principe de causalité, et qu’il faut rapprocher des concepts d’a-causalité et de synchronicité développés conjointement par W. Pauli et C.G. Jung[6]. Cet « agissement merveilleux » décrit par Ueshiba évoque l’art obscur des sorcières, des miko [巫女], terme qui désigne les danseuses des kagura de cour.

Comme on le voit, la rupture que Ueshiba fait procéder de la danse kagura est une rupture non seulement politique mais aussi, plus fondamentalement, une rupture et un renouveau de l’inscription de l’homme dans le monde. L’on perçoit la portée contestataire d’une telle recherche dansée puisqu’elle fait dépendre le bon ordre non pas d’un pouvoir extérieur, étatique, mais de la capacité même de l’individu à être spontané, à atteindre son propre centre et à faire procéder son activité de celui-ci, autrement dit à se déterminer de lui-même.

Ueshiba Morihei donne pour principe à la danse Kagura Mai l’archétype du cercle. En effet, selon le mythe, Uzume danse sur l’espace d’un baquet. Et c’est autour de cet espace réduit que les dieux se rassemblent. Uzume incarne le centre dont l’intimité – centre du centre – est habitée par le dieu.  Le centre apparaît tout à la fois comme l’endroit où réside le kami [dieu, 神] et le principe du renouveau du monde. Selon Ueshiba Morihei, le centre intime n’est pas clos sur lui-même, il coïncide avec tous les autres centres par le fait qu’il transcende les principes d’individuation que sont l’espace et le temps. Ainsi la visite du dieu dans l’intimité de la danseuse Uzume produit-elle, en résonance [hibiki, 響き], un rire salvateur, renouveau vital au sein de l’intimité de chacun. Le contact de la danseuse avec les spectateurs est donc un contact immédiat d’intimité à intimité avant d’être sensible. La danse comme divertissement procède ici de l’espace scénique réduit et circulaire autour duquel on s’assemble. Idéalement la danseuse atteint l’immobilité, et c’est de cette immobilité même que procède paradoxalement l’animation du monde alentour. Idée qui se retrouve par exemple dans la danse Kamigata-mai : « L’idéal dans le kamigata-mai, écrit Masakatsu, est de danser sans bouger.» A ce modèle s’opposent les pérégrinations des danseurs qui, voyant dans l’espace scénique une coupure d’avec le public, quittent leur positions centrales pour aller à sa rencontre.

Par ailleurs, les danses kagura sont également des danses de cour codifiées, représentées notamment à l’occasion du nouvel an (rupture avec une période hivernale et renouveau des forces de la nature) ou des fêtes agraires, ou encore à l’intérieur des pièces de Nō [能]. Le mythe nous donne ainsi à interpréter le divertissement dansé, qu’il soit profane ou sacré, comme rupture et renouvellement à partir de la représentation ontologique néanmoins, devenue étrangère à la psychologie de l’homme occidentale[7], selon laquelle le centre de l’individu est aussi le centre universel[8] dont procède l’émergence du monde phénoménal, de sorte que l’animation et l’ordonnancement du chœur dépendent ultimement de la capacité pour chacun des danseurs à être spontané[9].

Bruno Traversi

 


[1] Kojiki 古事記 – ouvrage considéré comme le premier livre japonais, présentant la cosmogonie shintō.

[2]« les hommes, écrit Pascal, n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ».

[3]Expression désignant les mouvements religieux, le plus souvent syncrétiques et de caractère messianique, qui se sont développés au Japon en marge des religions instituées.

[4]Ueshiba Morihei, Takemusu Aiki, volume 1, Ed. Du Cénacle de France

[5]Le jaillissement qui se manifeste par la mise en ordre spontanée du chœur témoigne selon Ueshiba de l’existence de l’âme commune qui est au soubassement de l’âme particulière.

[6]Jung/Pauli, Correspondances, Ed. Albin Michel et W. Pauli, Physique moderne et philosophie Ed. Albin Michel

[7]Jung, Synchronicité et Paracelsica, Ed. Albin Michel

[8]Selon le Kojiki, le premier kami apparu depuis le vide lors de la création de l’univers est le kami du Centre, Ame-no-mi-naka-nushi 天之御中主. Selon les commentateurs du shintō ce kami se tient à l’orée du monde phénoménal. Selon Ueshiba, c’est à partir d’Ame-no-mi-naka-nushi que l’univers se déploie en une sphère parfaite. C’est pourquoi selon lui, l’ordonnancement spontané du chœur dépend de la capacité du coryphée à « être tel Ame-no-mi-naka-nushi-no-kami ».

[9]Par « spontané » [shizen, 自然], il faut entendre ici une spontanéité que nous qualifierons d’autonome, c’est-à-dire provenant exclusivement de soi (ou du dieu qui réside en soi), à l’inverse d’une spontanéité qui serait une réaction au milieu ambiant – spontanéité hétéronome.

 

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