« Je m’inspire des concepts baroques pour faire un travail de création contemporain »

ENTRETIEN AVEC BRUNO BENNE, CHORÉGRAPHE DE LA COMPAGNIE BEAUX-CHAMPS

Propos recueillis par Aude Thuries.

Bruno Benne – crédits : François Stemmer

Quel est ton parcours personnel, qu’est-ce qui t’a amené vers le baroque ?

Mon parcours est assez diversifié. Ma toute première découverte de la danse, c’est en famille : mes parents appartenaient à un groupe de danse folklorique. Ils dansaient tous les mardis soir des bourrées, et moi, enfant, j’attendais, je regardais et dansais les danses les plus simples. Ensuite, j’ai fait de la danse classique au CNR de Toulouse, puis de la danse contemporaine, au CNSMD de Paris. J’ai commencé à travailler en tant que danseur dans différentes compagnies, ainsi que dans des productions d’opéra, parmi lesquels des opéras baroques avec des chorégraphes contemporains, comme Blanca Li ou Lionel Hoche. Cette musique m’a tout de suite beaucoup plu. Un ami m’a alors parlé de danse baroque. J’ai fait un stage au CND avec Béatrice Massin, puis j’ai rencontré Marie-Geneviève Massé en participant à  l’Académie baroque européenne d’Ambronay. Ce dont je me suis rendu compte après coup, c’est que le baroque venait finalement sceller mon parcours entre danse traditionnelle, classique et contemporaine. Je retrouvais l’aspect technique que j’appréciais en classique, la musicalité et la façon d’utiliser l’espace que l’on peut trouver dans la danse traditionnelle, et puis la fluidité du mouvement propre à la danse contemporaine. Je suis également touché par l’abstraction de cette danse, la combinaison de musique, rythme et figures.

La danse baroque nécessite-t-elle un corps aussi entraîné que la danse classique ou contemporaine, par exemple ?

Certes les pas n’ont pas l’air compliqué, mais ils requièrent beaucoup de pratique pour les maîtriser, en comprendre l’essence : au début tout à l’air pareil et se ressemble alors qu’il y a une grande subtilité pour chaque pas. A l’époque baroque, on pratiquait la danse quotidiennement ! On distingue les danses pratiquées à deux lors du bal, relativement simples, et les danses de théâtre qui requièrent une grande maîtrise technique, technique qui se transformera pour devenir celle du ballet. Ce qui est complexe, c’est la musicalité, la manière de placer les pas sur la musique. Même avec des danseurs aguerris, cela peut se révéler très difficile.

Tu as travaillé récemment avec le Ballet du Rhin. Comment as-tu fait pour leur transmettre cette technique ?

D’un côté, je leur apprends les pas de base pour qu’ils puissent comprendre comment est construite cette danse. De l’autre côté, je leur transmets des séquences déjà écrites, qu’ils apprennent par mimétisme. J’alterne un peu les deux. L’avantage, c’est que ce sont danseurs très techniques, il y a des choses qu’ils peuvent donc mettre plus facilement en valeur. On peut ainsi travailler la virtuosité dans la rapidité des jambes et dans les ornements.

Comment as-tu évolué, pour ta part, de danseur à chorégraphe ?

J’ai simplement l’impression de poursuivre le travail que je faisais en tant qu’interprète. Il y a une continuité. Il se trouve qu’en plus, je danse encore beaucoup dans les pièces que je crée… Je ne sais pas si la métamorphose en chorégraphe se fait du jour au lendemain. Cela prend du temps d’aiguiser son regard, d’aiguiser sa volonté. En tant que chorégraphe, tu dois avoir une vision beaucoup plus large d’un projet : de la technique, des costumes, de la production… Et surtout, tu dois faire le lien entre les différents collaborateurs, qu’il faut faire converger vers le même but. Être chorégraphe, ce n’est pas simplement créer du mouvement, c’est aussi gérer tous ces aspects-là. C’est au départ assez déroutant.

Louis XIV et ses Arts – Cie Beaux-Champs – crédits : Estelle Corbière

Est-ce que tu te sers de la notation de l’époque, la notation Feuillet, dans ton travail de création ?

Cela m’arrive ! Parfois je me sers juste des aspects spatiaux de la notation, parfois j’essaye de voir comment on peut se servir de certains extraits notés. C’est le travail mené par exemple avec Adeline Lerme sur Figures non obligées. Pour ma part, j’ai une façon de noter personnelle, que j’utilisais déjà en tant qu’interprète pour mémoriser les chorégraphies. Il y a des danseurs qui prennent des vidéos, moi je note, c’est une gymnastique qui me correspond mieux. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai d’emblée aimé le baroque : pour ce rapport au papier et à la partition. Comme cela peut l’être pour des lecteurs de notation Benesh ou Laban, par exemple.

Y a-t-il dans l’univers de la danse baroque de fortes connexions entre danseurs et chercheurs ?

Oui, forcément, les travaux des uns alimentent les travaux des autres. Les chercheurs ont besoin de voir certaines choses en pratique, avec les danseurs, et dans l’autre sens, un chorégraphe peut commencer un projet sur une thématique particulière et avoir envie de la creuser avec des chercheurs. Après, il y a différents types de travaux. Il y a des gens qui font de la reconstitution, des versions les plus proches possibles de ce qui a été vu à l’époque, et d’autres personnes proposant une réinterprétation allant jusqu’à la création d’œuvres tout à fait actuelles aux accents baroques. C’est ce que je fais pour ma part.

Ta compagnie propose en effet de la « création baroque ». Faire de la création baroque sans faire de la reconstitution, c’est une idée bien acceptée ?

C’est une idée qui est reconnue aujourd’hui dans le paysage chorégraphique français et qui intéresse. Pour SQUARE, projet avec de la musique contemporaine, il y a eu beaucoup de soutiens car les gens se sont dit qu’il y avait là quelque chose de nouveau. Le rapport fusionnel et jouissif que la danse baroque entretient avec la musique est aussi une chose vers laquelle on aime revenir, aujourd’hui. Pour moi, l’association des mots « création » et « baroque » met en valeur une liberté. Je ne fais pas de production muséale, de reconstitution, j’essaye plutôt de m’inspirer de la vision et des concepts baroques pour faire un travail de création contemporain.

Répétitions de SQUARE – crédits : François Stemmer

Quels sont ces concepts ?

Il y a dans la danse baroque un rapport singulier à l’inscription du mouvement dans l’espace. Ce n’est pas uniquement affaire de mettre le corps en mouvement, il s’agit de dessiner avec son corps des directions, des chemins. Ces chemins ont une certaine durée, un certain temps. Comment passe-t-on d’un point A à un point B, avec quels mouvements, quels transferts de poids, quelles qualités ? La danse baroque, c’est une marche sur laquelle on rajoute des qualités : pliés, élevés, glissés, sautés, etc. Ces qualités donnent à cette marche sa spécificité. Par-dessus tout cela, vient l’ornementation des bras, qui donne au corps une élégance pensée de façon anatomique et un maintien de la verticale. Néanmoins, aujourd’hui, on travaille aussi à casser cette image verticale du baroque. On trouve cette notion de perte de verticalité dans le traité de Kellom Tomlinson – un traité anglais datant de 1735 –, le chemin baroque est tracé avec des dessins de personnages par-dessus, et ces personnages sont en déséquilibre sur un certain nombre d’images. Le déséquilibre est quelque chose de baroque !

D’un point de vue technique, ou selon une vision du monde ?

Le baroque est une conception globale. Il se développe à une époque où l’on a beaucoup théorisé sur le corps humain, au travers notamment de nouveaux traités de médecine. C’est le début de l’Encyclopédie également. C’est une époque où l’on a voulu mettre à plat toutes les connaissances et les recherches faites. Il faut voir comment tout cela résonne aujourd’hui, car cette danse porte la trace de nombreux concepts de cette époque-là. Comme la verticalité, justement, ainsi qu’une organisation du corps très cartésienne. Mais on peut parler aussi de notions comme la danse en couple, qui s’est ensuite développée en danse classique sous la forme du pas-de-deux. La danse en couple est une partie très importante du répertoire baroque. Dans cette volonté d’accord, il y a aussi le fait de toujours danser en musique. On peut ainsi voir que, même si ce style a été perdu puis retrouvé, des notions se sont perpétuées. Des chorégraphes contemporains, comme Lucinda Childs par exemple, en ont malgré eux récupéré des éléments.

Kellom Tomlinson, The Art of Dancing, explained by Reading and Figures (1735)

Y a-t-il ainsi des chorégraphes contemporains que l’on pourrait qualifier de « baroques » ?

J’ai déjà mentionné Lucinda Childs avec qui je collabore par ailleurs en tant qu’assistant à la chorégraphie sur des productions d’opéras, mais on peut aussi citer Anne Teresa de Keersmaeker, Alban Richard, ou Thomas Lebrun. On ne peut pas réellement parler de chorégraphes « contemporains baroques », mais de chorégraphes travaillant dans cet esprit-là, parfois sans le savoir ! Il y a dans leurs travaux une relation forte à la musique et à l’espace. C’est ce qui va créer l’émotion finalement : un pas baroque en soi ne va pas forcément rendre grand-chose, mais dès que tu le mets sur une musique et dans une relation spatiale, d’un seul coup cela amène une émotion parce qu’il y a un élan commun.

Pour ce qui est des chorégraphes baroques, ta génération a-t-elle des spécificités par rapport à la précédente ?

La danse baroque a été redécouverte dans les années 70, après un regain d’intérêt pour la musique baroque qui s’est quant à lui produit dans les années 50, même un petit peu plus tôt. Il y a eu des chercheurs en France, aux Etats-Unis et en Angleterre qui se sont penchés sur les traités et qui ont commencé à essayer de reconstituer un petit peu ces styles. Au niveau de la France, les premiers danseurs baroques, qui sont ensuite devenus chorégraphes, sont tous passés par la compagnie Ris et Danceries de la pionnière Francine Lancelot : Béatrice Massin, Marie-Geneviève Massé, Christine Bayle, Ana Yepes, Françoise Denieau…  Ils n’avaient donc qu’une seule référence. Notre génération, à l’inverse, a eu accès aux différents courants tracés par chacun de ces danseurs devenus chorégraphes. Ainsi chaque chorégraphe de ma génération a quasiment recréé son propre style. Ce qui nous réunit, c’est cet amour du travail avec la musique baroque, cet amour de la relation spatiale entre les danseurs. Et surtout, la volonté de faire exister cette danse. La danse baroque est une danse ancienne, mais nous voulons la faire vivre aujourd’hui, pleinement et dans toute sa diversité.

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