Danse avec les nouvelles stars

Samedi, la saison 5 de Danse avec les stars s’est achevée sur la victoire de Rayane Bensetti et Denitsa Ikonomova, avec son lot de larmes, de « j’achète », et de costumes à paillettes. Pendant cinq saisons, tous les styles de danse sont passés à la moulinette de la vulgarisation prime time, des danses standards aux danses latines, de la danse classique à la danse contemporaine en passant par le hip hop. Mais il n’y a pas lieu de s’en désoler, bien au contraire, et si l’émission ne nous épargne généralement rien des poncifs sur la danse, la grâce, et l’expressivité, elle se révèle surtout un formidable instrument de diffusion d’un art, somme toute, encore très élitiste.

Finale de Danse avec les stars 5 – TF1

La téléréalité des apprentis danseurs

Danse avec les stars, ou plutôt son concept originel (Strictly Come Dancing de BBC Entertainment), est actuellement décliné dans différentes versions dans une trentaine de pays, et se révèle partout un succès d’audience. D’une manière plus générale, la danse a inspiré de nombreux concepts d’émissions de concours, entre téléréalité et télé-crochet, comme La Meilleure Danse sur W9, So You Think You Can Dance aux Etats-Unis, ou Dance Your Ass Off, dont Esther Girard dressait pour nous le portrait tragi-comique et fascinant. Danse avec les stars ne déroge en rien à cette nouvelle tradition de storytelling télévisuel ; elle l’a même portée au rang d’exercice de style tant, dans toutes les émissions, pour tous les candidats, la figure imposée est la même : 1) le candidat n’arrive pas à réaliser un élément de la chorégraphie, il se sent en situation d’échec. 2) Son partenaire professionnel lui propose un exercice bizarre pour l’aider (impliquant de préférence des patins pour parquet, des cactus, des ballons de foot, ou tout autre objet n’ayant normalement pas sa place dans une salle de danse). 3) Le candidat a beaucoup mieux compris grâce aux patins/cactus/ballons de foot comment il fallait danser. 4) Réussira-t-il néanmoins à mener à bien sa performance lors du direct ? Cette relative paresse narrative n’est cependant pas étrangère au charme et au succès de l’émission. Semaine après semaine, le public, en terrain connu, devient coutumier des différentes étapes de l’entraînement des couples. Le téléspectateur se forge l’œil par la répétition, avant chaque performance en direct, de cette routine télévisuelle en quatre phases, comme d’autres font leur barre chaque matin. S’instaure dès lors, entre lui et les performers, quelque chose de l’ordre d’une proximité. Cette immersion apparente dans le quotidien de l’entraînement, couplée à l’assimilation par absorption du champ lexical manié par le jury, conduit le spectateur néophyte à se sentir très vite une âme de spécialiste – recette qui fonctionne également très bien, par ailleurs, pour les concours de chant type The Voice ou La Nouvelle Star. Si vous avez déjà regardé Danse avec les stars un samedi soir, il a dû vous arriver d’entendre votre voisin de canapé se mettre tout d’un coup à affirmer avec aplomb « que les jambes de Miguel n’étaient pas assez tendues dans cette rumba », ou que « le quickstep de Tonya était bien, certes, mais ses bras manquaient de délié. » Et de se mettre à opiner du chef avec le jury, ou au contraire à secouer vigoureusement la tête. Ce voisin à la langue bien pendue se permettrait-t-il les mêmes remises en cause des décisions, par exemple, du jury du Prix de Lausanne ? Danse avec les stars réussit le miracle de faire de la danse de salon un art populaire, sur lequel, à l’instar du cinéma ou de la série télévisée, chacun se sent autorisé à émettre un avis critique.

« Sur une danse contemporaine… »

Le pari de l’émission était à ce titre audacieux, tant les danses dites « de salon », standards ou latines, ne sont pas en France ce que l’on pourrait appeler des objets à la mode. Mettant l’accent, à l’origine, sur la danse de couples (les danseurs professionnels de l’émission sont d’ailleurs pour la plupart issus de la danse sportive), Danse avec les stars s’est progressivement ouvert à d’autres styles, avec plus ou moins de succès. Si la danse classique a été littéralement massacrée, et si la danse contemporaine y donne l’impression de se limiter à la combinaison portés fougueux/courses effrénées/arrêts nets avec regard intense, cette ouverture demeure tout de même à saluer. Elle permet de donner un aperçu de la variété des styles et de la subtilité des caractéristiques de chacun – par un trou de serrure déformant certes, mais un aperçu quand même. La simplification et la déformation fait de toute manière partie des composantes forcées de la vulgarisation, et Danse avec les stars à ce jeu-là ne s’en sort pas si mal, parvenant même à séduire des spécialistes – Danses avec la plume a ainsi livré, toutes les semaines, un compte-rendu savoureux des étapes de la compétition. C’est une des réussites du format que de réussir à rassembler un public hétérogène (Twitter en témoigne) autour des performances de ses candidats et, plus grande réussite encore, d’avoir réussi à l’intéresser au premier degré – sans moquerie ni snobisme, avec réel intérêt pour l’issue de la compétition, et réelle appréciation des prestations.

La piste aux étoiles

Après la danse, les « stars » sont l’autre composante de Danse avec les stars, mais le terme est trompeur. D’abord parce que l’émission recrute des candidats dont le niveau de notoriété est parfois discutable, ensuite parce que le casting s’effectue sur des critères autres que le simple baromètre médiatique. Au fil des années, le niveau général des candidats en danse a été légèrement revu à la hausse. Si les valses de Marthe Mercadier, en saison 1, ne manquaient pas de charme, la production a vite compris que les évolutions d’une Tonya Kinzinger, danseuse de formation, étaient autrement plus spectaculaires. Au point de mettre au casting, l’année dernière, un parfait inconnu du public, Brahim Zaibat qui, au fil des épisodes, a vu sa notoriété grandir presque uniquement grâce à l’extraordinaire qualité de ses prestations. Et peu importe que le jeu soit truqué, que Brahim Zaibat soit danseur et chorégraphe hip hop, puisque les chorégraphies y ont gagné en technicité, et le divertissement en spectaculaire. Danse avec les stars permet d’ailleurs, de manière frappante, de réaliser à quel point les approches diffèrent, quant à la formation aux métiers du spectacle, entre la France et les Etats-Unis : le niveau des candidats américains est, globalement, beaucoup plus élevé que celui des Français, tant il est admis là-bas qu’un acteur, ou un chanteur, doit être un artiste complet, et doit par conséquent savoir aussi danser.

Fauve Hautot et Miguel Angel Munoz – photographie : Laurent Zabulon, TF1

De nouvelles stars

Mais surtout, les stars ne sont pas forcément celles que l’on croit. L’émission l’a bien compris, et sa mise en scène des danseurs professionnels qui guident les candidats nous indique où regarder. Le parcours de Fauve Hautot est sur ce point exemplaire : récurrente des cinq saisons, son charisme et son talent l’ont progressivement distinguée, au point de devenir la danseuse aux cheveux rouges emblématique de l’émission. Elle est désormais l’élément incontournable de tous les intermèdes chorégraphiques de la compétition, le pilier du succès du show, plus encore que les différents candidats qui se sont succédé à son bras. Sa notoriété a dépassé le cadre de l’émission : elle est invitée sur d’autres plateaux, se retrouve régulièrement dans les pages de la presse people, signe la chorégraphie de comédies musicales (The Full Monty) – dont elle devient alors, photo à l’appui, le principal argument de vente. Depuis quand une danseuse, par son seul art, a-t-elle accédé à un tel niveau de notoriété ? Aujourd’hui, ce n’est plus du côté des têtes d’affiche des théâtres et opéras qu’il faut chercher. La danse contemporaine a contribué, il est vrai, à faire émerger un monde professionnel de la danse sans étoiles. Mais elle n’est pas le seul facteur de l’anonymat actuel des danseurs : à l’Opéra de Paris non plus, dans le bastion même de la fabrique des idoles, il n’existe plus vraiment de célébrités. Si vous n’êtes pas un balletomane, savez-vous par exemple que la dernière danseuse à avoir été nommée Etoile se nomme Amandine Albisson ? Non pas que les derniers promus soient moins talentueux. Mais ils ont certainement une personnalité publique plus lisse, moins encline aux frasques et aux déclarations incendiaires que les dernières étoiles de l’Opéra connues du grand public, telles Patrick Dupond. A ce titre, on peut éprouver le sentiment d’une juste filiation quand on voit Marie-Claude Pietragalla prendre place dans le jury de Danse avec les stars : de Pietra à Fauve Hautot, se perpétue finalement une danse dont les corps ont un nom.

Caricature anglaise de Marie-Madeleine Guimard, 1789

Le doux parfum du scandale

La notoriété des danseurs a par ailleurs été, dès la professionnalisation du ballet à la fin du XVIIe siècle, une des composantes essentielles de son succès. Il y aurait à faire toute une généalogie des stars de la danse, de la Guimard au XVIIIe siècle à Noureev au XXe (qui, rappelle ici le New York Times, était la cible lors des saluts de jetés de petites culottes), et les rejetons de Danse avec les stars ne voleraient pas leur place sur une des dernières branches de cet arbre. Ce fut même l’une des clés de la diffusion et de la promotion de cet art, qui, comme tous les autres, a besoin de stars pour toucher un large public – l’élitisme dont on accuse la danse contemporaine doit sûrement beaucoup à l’anonymat dont elle tend à envelopper les corps. Car l’Art a besoin de potins. Ainsi, les rumeurs qui ont circulé sur les couples potentiellement en train de se former dans Danse avec les stars, loin de détourner du spectacle, ont renforcé au contraire son intérêt pour lui. La danse, particulièrement, se nourrit du fantasme des frasques de ses interprètes. Cela fait partie intégrante de son pouvoir de fascination. Le rapprochement des corps qu’elle occasionne ou le contact des peaux qu’elle provoque ne peuvent être ni joués ni feints, ils adviennent comme une effraction de réalité dans le monde factice de la scène. Les danseurs – comme les acteurs – se touchent pour de vrai, créant, parfois, une tension sexuelle qu’il serait vain de nier. Cette dernière se situe complètement dans le champ de leur art, et c’est cette formidable capacité à jouer sur le fil du réel et du factice qui fait aussi leur charisme d’interprète. L’implication physique des danseurs entraîne une fascination pour leurs corps en action qui se prolonge au-delà de la représentation. Et inversement, leur notoriété les nimbe sur scène d’une aura dont leurs prestations ne peuvent que bénéficier. Les rumeurs quant à la vie privée des danseurs et à leur personnalité hors de la scène ont toujours été un élément non négligeable de l’engouement pour leur art. Pour que la danse touche un plus large public que celui des cercles spécialisés, il faut accepter les histoires qui s’inventent autour d’elle, et il faut accepter que ces histoires fassent partie d’elle. Et tout ça, nous dit Rayane, ça vaut bien un baiser.

Rayane Bensetti embrassant sa partenaire Denitsa Ikonomova lors de sa dernière prestation – Danse avec les stars 5, TF1

AUDE THURIES est danseuse, enseignante, et docteure de l’Université Lille 3. Ses recherches portent sur la création de sens dans le mouvement. Elle est également la rédactrice en chef de The Dancing Plague.
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